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Guerre (La)
(ВОЙНA)

Film de fiction, Russie, 2002, de Alexeï Balabanov, en couleur, sonore.

Production : Russie, 2002

Durée : 130 minutes.

Version originale : russe

Résumé :

Film sur la seconde guerre de Tchétchénie réalisé par Alexeï Balabanov, réalisateur de Brat 1 et 2.

Réalisé en plein conflit, grâce au soutien financier de la chaîne de télévision Rossia, connue pour être étroitement contrôlée par les autorités politiques, et du Service du cinéma du ministère de la Culture de la Fédération de Russie, ce film affiche clairement sa position nationaliste pro-russe et constitue une véritable diatribe contre la position occidentale à l’égard de ce conflit. Son vif succès à sa sortie dans les salles russes en mars 2002 est révélateur de l’opinion publique russe à propos de la guerre en Tchétchénie.

Synopsis : Ivan (Alexeï Tchadov), jeune soldat russe, raconte devant la caméra d’un journaliste son histoire en Tchétchénie depuis sa cellule de prison. Prisonnier d’un groupe armé tchétchène, au même titre que son commandant blessé Medvedev (Sergueï Bodrov), il est témoin de la capture d’un couple d’artistes anglais, John et Margaret, en tournée théâtrale en Géorgie. Ces derniers, symboles de l’Occident, sont totalement désorientés par la réalité de la guerre. Le chef du groupe tchétchène, Aslan,  relâche rapidement John en exigeant de lui qu’il paie une rançon pour libérer Margaret ; il lui laisse 2 mois pour trouver l’argent. Il libère au même moment Ivan. Suivent les péripéties de John auprès des instances gouvernementales anglaises puis russes pour demander de l’aide, à quoi on lui répond systématiquement qu’ « on ne négocie pas avec des terroristes ». Seul un représentant de la chaine anglaise Channel 4 lui propose un marché qu’il accepte : contre de l’argent John doit réaliser un reportage sur son retour en Tchétchénie. Mais n’ayant pas réuni la somme suffisante pour la rançon, John décide de libérer Margaret par la force, et demande l’aide d’Ivan. Commence leur retour en Tchétchénie. L’inexpérience évidente de John et ses positions stéréotypées occidentales sur les droits de l’homme vont progressivement s’estomper au fur et à mesure qu’il est pris dans la réalité de la guerre et des combats (il découvre notamment que Margaret a été violée pendant sa détention). Ivan s’adjoint l’aide d’un combattant tchétchène, et à eux trois, ils libèrent, dans un bain de sang,  Margaret et le commandant Medvedev. Pourchassés par les Tchétchènes, les 5 protagonistes sont sauvés in extremis par l’armée russe. Leurs destins se séparent : Ivan est emprisonné pour avoir mené une opération clandestine, et John fait fortune en vendant son témoignage et son reportage aux médias occidentaux.

Usant d’une structure narrative complexe mêlant flashbacks et flashforwards, Balabanov nous montre qu’il a parfaitement assimilé les codes du film de guerre à l’américaine : premier tiers du film consacré à l’installation du sujet, deuxième tiers nœud narratif, troisième tiers scène d’action menant au dénouement favorable à la partie russe, le tout construit sur un discours idéologique marqué :

- une caricature de l’Occident : John est une caricature de l’occidental. Son activité d’artiste, ses gesticulations et son comportement parfois hystérique, son incompréhension de la situation, ses discours sur les droits de l’homme contribuent à ridiculiser la position des pays occidentaux à propos du conflit tchétchène. Le message de Balabanov est clair : les occidentaux prennent toujours la position de donneurs de leçon, accrochés à leur idéal des droits de l’homme, mais n’ont aucune expérience ni compréhension de la réalité de la guerre. Le changement d’attitude de John dans le dernier tiers du film renforce cette idée : une fois pris dans les combats, John abandonne son idéal de justice pacifiste et adopte la même attitude que les Russes : il tue par vengeance et pour survivre. Sous entendu, une fois les pays occidentaux confrontés à la réalité, ils font comme tout le monde. Ils ont donc une mauvaise appréhension de la situation. Balabanov en explique, à sa façon, la cause : le journalisme à l’occidental marqué par l’idéal démocratique.

- un rejet de la démocratie occidentale : le film met en exergue une véritable dichotomie entre le modèle occidental et le modèle russe qui passe par l’élément narratif du journalisme de guerre. Côté occidental, ce journalisme est dépeint  comme du voyeurisme amoral (aucune institution ne veut payer la rançon sauf à la condition de filmer les combats). Le film est une véritable satyre de la société occidentale envahit par l’image et la désinformation : les occidentaux ont la manie de vouloir tout filmer sans comprendre la situation donc en relayant des informations erronées. Ainsi entre les images filmées par les Tchétchènes eux-mêmes et celles tournées par John lors de son retour en Tchétchénie, la différence se veut frappante : d’un côté des images brutes, violentes, de l’autre une mise en scène de l’occidental dans la guerre, un nombrilisme frappant, John se filmant toujours lui-même sur fond de combat. Il y a également dans le discours de Balabanov une critique de la passivité occidentale : les occidentaux sont toujours en décalage par rapport à la réalité, ils ne voient la guerre qu’à travers leur objectif (retenir le jeu de mot d’Ivan sur « shooting » qui veut dire à la fois tirer comme avec une arme de guerre et filmer avec une caméra) , et de là découle une mécompréhension de la situation. Cette composante du film fait écho à l’opinion publique russe ambiante qui ne comprend pas pourquoi les pays occidentaux leur reproche la guerre en Tchétchénie : ainsi pour Balabanov la faute revient à au système d’information.

- nationalisme : le cheminement idéologique du film, à travers cette critique de l’Occident, aboutit à un véritable discours nationaliste et militariste pro-russe. Après avoir démonté le système occidental, Balabanov use autant des mots que des images pour faire l’apologie de la Russie éternelle et du héros qui défend la mère patrie : paysages bucoliques véritables images d’Epinal de la Russie (fleuve, forêt et monastères), éloge du « moujik » insensible et courageux (discours du père d’Ivan, attitude froide d’Ivan à l’égard de toute marque d’affection), apologie du chef (discours d’Ivan sur le commandant Medvedev), stigmatisation du Tchétchène tantôt appelé « bandit » tantôt « terroriste ».

 

Orientations bibliographiques :

Anne NIVAT, Chienne de guerre, Paris, Le livre de poche, 1991 ; J.B. DUNLOP, Russia confronts Chechnya. Roots of a separatist conflict, Cambridge, Cambridge UP, 1998 ; Anatoly LIEVEN, Chechnya: tombstone of Russian power, New Haven, Yale UP, 1999 ; Anna POLITKOVSKAÏA, Voyage en enfer. Journal de Tchétchénie, Paris, Robert Laffont, 2000 ; Isabelle ASTIGARRAGA, Tchétchénie. Un peuple sacrifié, Paris, L'Harmattan, 2000 ; Валерий ТИШКОВ, Общество в вооруженном конфликте: Этнография чеченской войны, М:Наука, 2001 ; Andreï BABITSKI, Un témoin indésirable, Paris, Robert Laffont, 2002 ; Comité Tchétchénie, Tchétchénie. Dix clés pour comprendre, Paris, La Découverte, 2003, 123 p.  ; Anna POLITKOVSKAÏA, Tchétchénie, le déshonneur russe, Paris, Buchet-Chastel, 2003, 185 p. ; Stanley GREENE (photos de / photographe de l'agence VU), Plaie à vif : Tchétchénie 1994-2003, Trolley, 2003, 220 p. ; Frédérique LONGUET -MARX (dir), Tchétchénie. La guerre jusqu'au dernier ?, Paris, Mille et une nuits, 2003 ; Anne NIVAT, La guerre qui n’aura pas eu lieu, Paris, Fayard, 2004 ; A. Le HUÉROU, A. MERLIN, A. REGAMEY, S. SERRANO, Tchétchénie : une affaire intérieure ? Russes et Tchétchènes dans l'étau de la guerre, Paris, Autrement, 2005, 166 p.;

sur la guerre de Tchétchénie dans le cinéma russe : Denise YOUGBLOOD, Russian War Films: On the Cinema Front, 1914-2005, Lawrence (KS) : UP of Kansas, 2007, 319 p., ch. 9, "After the Fall, 1992-2005" [voir section "Afghanistan and the Chechen Wars", p. 206-218] ; Nancy CONDEE, The Imperial Trace. Recent Russian Cinema, Oxford-Londres, Oxford UP, 2009, 352 p. (ch. 8 : "Aleksei Balabanov: The Metropole's Death Drive", p. 217-236) ; 

liens utiles :

Site du centre russe des droits de l’homme Mémorial : www.memo.ru

Site du Comité Tchétchénie : http://www.comite-tchetchenie.org/

Notice créée le 23 Avril 2007. Dernière modification le 12 Juin 2012.

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