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Kira
(КИРА)

Film documentaire, Russie, 2003, de Vladimir Nepevny, en couleur/noir et blanc, sonore.

Réalisation : Vladimir Nepevny Scénario : (idée de) Igor Kalenov, (idée de) Andreï Plakhov Image : Vladimir Bryliakov, Alexandre Kuznetsov, Valeri Makhnev, Dmitri Frolov Montage : Vladimir Nepevny

Production : NIKOLA-FILM , Russie, 2003

Durée : 48 minutes.

Version originale : russe

Sous-titres : allemand, anglais, espagnol, français, russe

Résumé :

Ce documentaire sur la cinéaste Kira Mouratova (née en 1934) a été réalisé d'après une idée de Igor Kalenov et Andreï Plakhov. Il est construit à partir d'une longue interview de Mouratova qui court tout au long du film, d'extraits de ses films et enfin de témoignages (réalisateurs, scénaristes, etc.). C'est un film précieux en ce qu'il traite, bien entendu, des aspects biographiques, mais surtout de l'approche filmique de la cinéaste à partir de sa façon de mener sa vie comme un "électron libre".

Extraits de l'interview de Mouratova : "Le tournage, pour moi, comme dans n'importe quel processus créatif, c'est le règne de la liberté; c'est quand tu peux faire tout ce que tu veux. Et, à ce moment précis, tu le sens, tu peux tout faire. Plus de bornes éthiques, plus d'obstacles, plus ce sens du devoir qui m'a obsédé toute ma vie. Je suis, d'une manière générale, une personne de devoir – ce qui m'est une épreuve permanente : je me sens fautive, je dois faire quelque chose... Et là, il n'y a plus rien que je sois obligée de faire, c'est moi qui veux !"

"D'accord pour [que vous fassiez de moi] un portrait antipathique, ce sera même amusant. [...] Mon rêve est de disparaître, et qu'il ne reste que mes films.[...] Je ne veux pas être ouverte comme une boîte de conserves, et qu'on regarde ce qu'il y a dedans. [Il faut] que cela reste un mystère ! Une telle a existé, elle a disparu, le cadavre a été jeté à la décharge, sans croix, ni rien : il reste ses films. Certains les aiment, mais la majorité non".

"La solitude, elle me manque tellement, j'en ai si peu... je l'appelle de mes vœux, toujours... Mais elle n'est jamais là, c'est une vraie catastrophe existentielle".

"Mon 'maître' est Sergueï Guérassimov : le mot dit tout. Mon professeur préféré. D'une manière générale, un grand pédagogue. Je dirais : le  plus grand pédagogue de tous les temps et de tous les peuples. Moi, je suis quelqu'un de très limité. [...] Je me vois comme ça : une sorte de robot programmé pour le cinéma. [Suivent quelques images d'archives de Guérassimov avec ses étudiants]. Je suis peu à peu parvenue à ce constat : 'Oui, je suis réalisatrice, c'est ça que je dois faire, c'est mon devoir, j'aime ça. J'ai découvert le goût de cette drogue, j'ai compris ce qui m'arrivait : je faisais ce que je voulais, et on me payait par-dessus le marché". 

[Dans le cinéma,] "tout est bâti sur le contact avec le matériau vivant, disparaissant, changeant, se nécrosant, mourant".[...] Il faut toujours qu'il y ait quelque chose qui te gêne. Du fait même que cela te gêne, cela t'aide. En fait, cela fait jouer la contradiction, une espèce de résistance du matériau qui t'excite et génère la riposte. C'est la même chose avec les animaux, avec les acteurs non professionnels [neaktëry]. Quelque chose de récalcitrant qui te manifeste sa résistance. Et si je consacre tant de temps au montage, c'est justement parce que je démarre le montage dès que j'ai deux plans. Je les monte, je les inverse : plus court, plus long... Et dès qu'arrive un troisième plan, je commence d'autres combinaisons. Autrement dit, mon montage commence dès le début". [...].

"Tout ce qui te plaît commence par te choquer. Et tu te dis : 'C'est pour ça que ça me choque, parce que j'aime'. Et en effet, quelque temps après, quand tu as tout regardé et que tu y reviens, tu le sens : oui, ça te plaît. Ca me plaît pour la raison, précisément, qu'au début il m'a semblé que ça ne me plaisait pas. C'est comme quand on tombe amoureux. Bing, sur le crâne ! [...]"

"[Oui, j'ai tendance à me réfugier dans le] "musée des horreurs", mais ça va mieux, j'en suis déjà rassasiée [...] Dans ces cas-là, j'endure toujours une sorte de casse-tête psychologique. Je me dis : 'Et si c'était seulement parce que tu ne parviens pas à t'en passer, que tu n'y arrives pas autrement ? Mais essaie donc ! Dans un espace net, sans toutes ces petites fioritures,  ces petits ornements [ukrašenija] qui t'aident à créer un certain 'fond vivant'. Il faut arriver à faire passer, délibérément ou non, sa maladresse pour quelque chose qu'on a choisi".

"Je déteste m'entendre dire : 'Cela a dû vous donner du fil à retordre !' Aucune de mes idées ne m'a jamais donné de fil à retordre ! Les sacrifices, l'abnégation : je connais pas ; ça me donne la nausée. La nau-sée ! C'est ce que je n'aime pas chez Tarkovski, ça m'est indigeste. Quand se déclenche le topo sur l'artiste martyr... 'Artiste martyr' : mais tu jouis rien que d'entendre l'expression ! On peut jouir d'absolument tout [...]". 

Extraits de films : Au bord du ravin abrupt (1961 /coréalisation : A. Mouratov / Muratov), Notre pain honnête (1964 /coréalisation : A. Mouratov / Muratov), Brèves rencontres (1967), Longs adieux (1971), En découvrant le vaste monde (1978), Parmi les pierres grises (1983), Changement de destinée (1987), Syndrome asthénique (1989), Le milicien amoureux (1992), Les petites passions (1994), Motifs tchékhoviens (2002).

– Témoignages :

- celui de Natalia Riazantseva, scénariste de Longs adieux1, et proche de Mouratova, court tout au long du film [évocation de l'enfance de Kira Korotkova en Roumanie, où la cinéaste est née : selon Riazantseva, Mouratova était, et est restée, une étrangère, malgré toutes ces années passées en Russie. [...] N. R. : "On voit rarement une écriture, un mode de penser ainsi régis par le cinéma".

- Alexandre Mouratov, cinéaste, ex-mari de Mouratova, avec lequel celle-ci a co-réalisé ses deux premiers films, dont celui de fin d'études ; 

- Alexeï Guerman, cinéaste, s'interroge sur les motifs qui ont poussé le Goskino à censurer Longs adieux : "Au moment où je sors Lapchine, je suis convoqué au Goskino. Naturellement, le ton monte immédiatement. Je dis : 'Très bien, vous ne m'aimez pas. Vous avez vos raisons pour cela. FilipTimofeïevitch [Ermach], je ne le cacherai pas, moi non plus, je ne vous aime pas. Toute ma vie a capoté à cause de vous. Expliquez-moi, pour que je comprenne quelque chose à la politique de l'Etat, pour quelles raisons vous anéantissez Mouratova ? Cette femme est une pure merveille, un modèle limpide, et rien d'autre. De quoi l'Etat se mêle avec [...] sa gigantesque puissance, qu'est-ce que ça peut lui faire que la mère soit jalouse de son fils ? Pourquoi  – cela aussi, il vous faut l'anéantir ?"– Et là, donnant des signes de nervosité, il répond : "Ce n'est pas moi, c'est l'Ukraine".

- Renata Litvinova, actrice et scénariste ; 

- Andrej Wajda, cinéaste ;

- Ali Khamraev, cinéaste ;

- Zinaïda Charko, actrice de théâtre à laquelle Mouratova fait jouer le rôle principal de Evguenia Vassilievna dans Longs adieux ;

- le technicien Zinovii Tenenboïm [cf. censure exercée sur Longs adieux].

 1) [voir interview de N. Riazantseva dans : Martine Godet, La pellicule et les ciseaux..., voir infra].

Sources : images d'archives provenant du Gosfilmofond ; romance de S. Silvestrov (En découvrant le vaste monde) ; musique de O. Karavaïtchouk  (Brèves rencontres);

Orientations bibliographiques : J. TAUBMAN, &ldqo;Th% cknema of Kira Muratova", The Russian Review, 52, juillet 1993, p. 367-381 ; A. PLAKHOV, “Kira Muratova", Vsego 33: Zvezdy mirovoy kinorežissury, Vinnitsa, Akvilon, 1999, p. 201-212 ; G. ROBERTS, “The meaning of death: Kira Muratova's cinema of the absurd", in B. REUMERS (dir), Russia on reels: the Russian idea of post-soviet cinema, Londres, I.B. Tauris, 1999, p. 144-160 ; Lubomir HOSEJKO, Histoire du cinéma ukrainien, Die, Éd. A DIE, 2001, 445 p. ; Jane TAUBMAN, Kira Muratova, Londres, I.B. Taurish publishers, 2004, 168 p. ; Antoine CATTIN, “ “Le bon goût, c’est de mauvais goût“. Entretien avec Kira Mouratova”, Hors-champ, “Cinéma russe contemporain”, n° 9  (printemps 2004) ; Nancy CONDEE, The Imperial Trace. Recent Russian Cinema, Oxford-Londres, Oxford UP, 2009, 352 p. (ch. 4 : "Kira Muratova: The Zoological Imperium", p. 115-140) ; Eugénie ZVONKINE, « Les états de la dissonance dans l'oeuvre cinématographique de Kira Mouratova», thèse, Paris 8, 2009 ;  Martine GODET, La pellicule et les ciseaux. La censure dans le cinéma soviétique du Dégel à la perestroïka, P, CNRS Editions, 2010, 308 p. (thèse EHESS, Paris, sous la direction de Marc Ferro, 2000) ; Eugénie ZVONKINE, "Kira Mouratova, la beauté du chaos", Cahiers du cinéma, n° 661, novembre 2010 ;

Notice créée le 15 Février 2012. Dernière modification le 16 Février 2012.

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